Bruno Solo, le jeu dans la peau

Meudonnais de cœur et d’adoption, Bruno Solo sera pour l’ouverture de la saison sur la scène du centre d’art et de culture le 23 septembre avec la troupe de L’heureux élu, comédie d’Eric Assous. La date est la première d’une tournée marathon à travers la France.

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Bruno Solo retrouve les planches du centre d'art et de culture, cette fois aux côtés d'Yvan Le Bolloc'h et de Mélanie Page.

Qu’est-ce que signifie pour vous de commencer la tournée par le centre d’art et de culture, que vous fréquentez par ailleurs ?

C’est vrai, je suis venu souvent ici : pour les spectacles de danse de ma fille, pour y voir des films... J’y ai joué aussi, au tout début où je me suis installé à Meudon, il y a dix ans. J’y ai joué un Feydeau avec Léa Drucker, Le système Ribadier. C’est vrai que Meudon est souvent une date de départ des tournées pour les pièces parisiennes. Cette fois on va faire un sacré bout de chemin, parce qu’on répète à Meudon pendant trois jours, ensuite on la joue le jour de mon anniversaire, ici, et après on part à Genève ! Il y a une soixantaine de dates jusqu’au 15 janvier, ça va être très dense. Je ne vais pas pouvoir revenir beaucoup chez moi. Mais je suis super content de jouer dans ce qui est devenu ma ville, que j’aime tant. J’y suis vraiment très attaché, il n’y a pas un jour sans que je me dise « Quel bol d’habiter là ! »

C’est une ambiance que vous appréciez ?

Enfant, j’habitais en centre-ville, dans un petit appartement. Mes parents n’étaient pas fortunés. Ce n’était pas la misère mais je viens d’un milieu ouvrier, modeste. Ils s’étaient installés à Paris dans les années 60, à côté des Halles, pas loin du Marais. À l’époque c’était un quartier très populaire et les « masses laborieuses », comme on disait, pouvaient encore s’y installer. J’ai grandi dans ce quartier, où on n’avait pas de jardin, où il n’y avait pas d’espaces verts non plus. Ensuite j’ai habité ailleurs mais quand je suis revenu m’installer en France, après un passage en Belgique de quatre ou cinq ans, j’avais envie de campagne, de verdure. J’ai visité un peu les alentours et j’ai découvert Meudon par quelqu’un qui est célèbre ici, le pépiniériste Patrick Nicolas. Il était jardinier d’une maison que j’ai eue avant et m’a dit « Viens t’installer ici ! ». Quand j’ai visité cette ville, ses quartiers et ses rues un peu labyrinthiques, que j’ai vu sa forêt, je me suis dit que c’était là où je voulais habiter. Lorsque je rentre de Paris, j’ai l’impression d’être à la campagne, c’est calme. Si un jour j’avais à quitter cette ville, ce serait un vrai déchirement. C’est la ville de Rabelais, d’Armande Béjart, de Rodin. Ça a de l’allure quand même !

La pièce du point de vue de Jeff, votre personnage, ça ressemble à quoi ?

Je vois arriver chez mon meilleur ami celle que j’ai toujours aimé, Charline, et qui m’annonce qu’elle va se marier, alors que je n’ai jamais supporté l’idée qu’elle me quitte. Elle veut me présenter son fiancé, persuadée qu’il va me plaire. Sauf que cet homme a la particularité d’avoir des idées diamétralement opposées aux nôtres, mais comme je suis, moi, obnubilé par la jalousie, et que mon meilleur ami n’a qu’une peur, c’est qu’on découvre qu’il a été l’amant de Charline, personne n’osera rien dire. Nous serons incapables d’affronter cet homme qui dans un tout autre contexte se serait fait fracasser par nos soins, mais qui tombe face à la lâcheté de deux amis plein d’idéaux. Alors qu’il arrive avec des idées tout à fait définitives et radicales sur la tournure du monde. Je ne veux pas trop en dire, parce que je ne voudrais pas trop dévoiler qui il est, ni qui nous sommes exactement. La vraie révélation elle est là. Charline nous dit : « il est différent ». On verra que la différence est idéologique. Nos idéaux se heurtent à un dogme et finalement, ne sera pas le plus pourri celui qu’on croit !

L'heureux élu, bande-annonce

C’est une fable politique assez cruelle. Ce que ça dit de notre société, c’est que ce ne sont pas forcément les grandes valeurs qui l’emportent devant les petites turpitudes de chacun. Éric Assous a l’habitude de tourner autour du couple, cette fois il y ajoute une touche de politique qui rend la pièce grinçante et assez transgressive.

C’est ce qui vous a plu dans le texte en le lisant pour la première fois ?

Oui, tout de suite. La première chose qui m’a séduite, c’est la complexité de mon personnage. Il est aveuglé par la jalousie et incapable de défendre son point de vue. Et puis aussi, au fur et à mesure que la pièce avance, il entre dans une ivresse qui lui donne un courage et en même temps une désinhibition qui lui fait dire des conneries absolument énormes. C’est un vrai rôle de comédie.

Ce sont aussi vos retrouvailles avec Yvan Le Bolloc’h n’est-ce pas ?

Oui, avec Yvan on est toujours potes, on s’appelle, on se voit, mais on ne s’était plus retrouvés professionnellement parlant depuis treize ans. Et surtout on n’était jamais montés sur scène ensemble. On avait fait une chose sur scène en fait, il y a des années, mais c’était de la musique. Ça s’appelait « Le combat musical ». Son groupe de rumba gitane affrontait mon groupe de reprises de rock, arbitré par Tom Novembre. C’était la seule fois où on se retrouvait sur scène. Pour une pièce, non. Ce n’est pourtant pas l’envie qui nous avait manqué. On nous a beaucoup fait lire des pièces qui n’étaient qu’un prétexte à nous montrer tous les deux ensemble, avec des partenaires qui faisaient les personnages accessoires. Ça, on n’en voulait pas. Comme on ne voulait pas non plus se retrouver seulement tous les deux. Nous on voulait une pièce de troupe, une pièce chorale avec cinq rôles équivalents, ce qui est le cas avec celle-ci.

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L'acteur meudonnais connaît bien le centre d'art et de culture, qu'il fréquente régulièrement.

Jean-Luc Moreau (le metteur en scène) et moi, on se tournait autour depuis un moment. L’occasion s’est enfin présentée. Avec Éric Assous, c’est aussi la première fois qu’on travaille ensemble. On s’est formidablement entendus avec lui. On avait des réserves sur la pièce, mais pour lui, le texte n’est pas figé dans le marbre. Il a donc accepté qu’on le réécrive et qu’on en rediscute. Il n’était pas question que les personnages soient manichéens, que nous soyons la bonne conscience d’hommes de gauche vivant dans les beaux quartiers, pleins de générosité et de principes, face à un type un peu bas de plafond. C’est plus complexe que ça et c’est là-dessus qu’on a retravaillé. Il a permis cela, il était là à toutes les répétitions, ce qui est plutôt exceptionnel pour un auteur. On a testé des choses, proposé des modifications. Il en accepté et en a rejeté d’autres. Il y a eu un vrai bel échange et nous sommes devenus très potes avec lui. L’ambiance est très bonne dans la troupe, ce qui est essentiel au théâtre. Vous êtes tous les jours à reproduire une réalité. Si vous ne vous entendez pas avec vos partenaires, ça peut être très douloureux. Il y a quelque chose de pérenne au théâtre. Là, toute la troupe est formidable, tant Mathilde Penin que Mélanie Page, que l’immense David Brécourt (et Yvon Back qui le remplace pour la tournée). Et Yvan Le Bolloc’h je n’en parle même pas !

Parmi toutes les facettes de votre vie, entre réalisateur, acteur, producteur, scénariste, quelle est celle dans laquelle vous êtes le plus à l’aise ?

Si je n’avais pas le droit de cumuler, je garderais le métier d’acteur. C’est vraiment l’expression la plus jouissive de ce que j’aime : jouer, interpréter, composer et puis ce rapport avec le texte, le public, les partenaires... On ne peut pas aimer plus que moi ce métier. J’ai une passion dévorante, envahissante. J’ai un rapport très émotionnel avec ce métier. Bien sûr ça me dérangerait énormément de ne plus pouvoir écrire ni produire, c’est-à-dire mettre en marche des projets dans lesquels je ne suis pas impliqué au départ, ou au contraire initier un projet que je vais donner à d’autres. C’est quelque chose d’essentiel dans mon équilibre. Mais si vraiment je devais choisir, je prendrais acteur, quand même.

On fait quand même un métier dont l’expression est de jouer. Quand on est gamin, on ne fait que ça : on joue aux cow-boys et aux indiens, ou au docteur plus tard, avec des petites voitures, ou à la Playstation maintenant. On est toujours dans un état de composition, à se rêver en héros ou en clown. Moi j’ai 53 ans et on me demande de jouer, ici un homme jaloux et ivre, puis plus tard de jouer Mendès-France, un assassin, un père de famille bouleversé. Quand tu aimes ce métier, que tu en as saisi le sel, le sens, alors c’est un métier merveilleux.

Est-ce qu’il existe encore des rôles qui vous font rêver ?

Au cinéma, oui. J’y tourne peu maintenant. Je fais pas mal de théâtre et de télévision. Il y a un moment où le cinéma, ça s’est arrêté pour moi, quand j’ai commencé à refuser des films qui ressemblaient à ceux que j’avais déjà joué. On m’enfermait dans quelque chose. Je n’en voulais plus. C’est la télévision qui m’a offert des choses différentes : des rôles plus sombres, plus complexes. J’ai envie de faire ce genre de choses au cinéma. Par exemple, le rôle de Vincent Lindon dans La loi du marché, voilà tout à fait le rôle que j’aurais pu faire, par rapport à ce dont je suis issu, à mon père, ouvrier du bâtiment. C’est un milieu que j’ai vu s’exprimer autour de moi. Ce sont des rôles sociétaux qui me plairaient vraiment. C’est marrant d’ailleurs, c’est souvent Lindon qui les fait ceux-là !

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J’aime bien les personnages un peu ambigus. C’est ce que j’ai aimé dans Deux flics sur les docks, à la télévision. Ce rôle d’enquêteur un peu borderline à cheval sur la limite entre la loi et hors-la-loi, c’était très agréable à jouer. Je trouve ça formidable de pouvoir creuser les facettes les plus sombres de soi en les camouflant derrière un personnage. Le travail, pour moi, est toujours le même : lire, lire, m’imprégner du personnage, m’inventer une histoire rien que pour moi, que je ne dis même pas au réalisateur. Je suis totalement dévoué au personnage, je ne suis rien d’autre. Je me nourris de son passé et de ce qu’il devient. Ça ne m’intéresse pas qu’on dise « tiens c’est Bruno Solo qui joue un tel », mais beaucoup plus si on dit « c’est un tel joué par Bruno Solo. » Je fais partie de ces acteurs qui aiment se noyer totalement dans un personnage. C’est pour cela aussi que j’ai toujours des looks très différents. Je viens de jouer un aveugle, j’ai aussi fait un mec obèse, récemment.

Quels sont vos projets en cours ?

Dans un documentaire pour France Télévisions qui va passer cet hiver, La véritable guerre des trônes,  je raconte ce qui a inspiré les auteurs de Game of thrones, à savoir la guerre de Cent ans. Ce sont des histoires de régicides, de parricides, de trahisons, de mariages contre nature, d’incestes, etc. Je suis narrateur physique, on me voit me promener dans les lieux marqués par cette période. C’était passionnant à faire. J’ai aussi une série, que j’ai produite et coécrite, qui s’appelle L’accident, adaptée d’un roman de Linwood Barclay. C’est l’histoire d’un homme qui perd sa femme dans un accident de voiture et qui est persuadé que cet accident n’est pas innocent. Il n’est pas flic, il ne sait pas par où commencer, mais son instinct lui fera découvrir des choses. C’est Olivier Prieur qui l’a écrite et j’ai travaillé avec lui sur les dialogues.

Après la tournée de L’heureux élu, je retourne sur scène le 17 janvier pour trois mois au théâtre de l’Atelier, dans une pièce qui s’appelle Baby avec Isabelle Carré, Camille Japy et Vincent Deniard, mise en scène par Hélène Vincent. Elle est adaptée d’une pièce américaine faite par Jodie Foster. C’est un sujet très dur, sur la question de la GPA, et qui va au bout du malaise et de l’ambiguïté. Je vais devoir cravacher pour assurer les répétitions et la tournée !

Et votre travail de producteur dans tout cela, quelle place lui accordez-vous ?

La production, c’est arrivé assez tôt, quand j’ai commencé à bosser régulièrement, à en vivre et à avoir la confiance de réalisateurs. Je me suis dit « Si je ne compte que sur le désir des autres, ça ne durera pas. On pourra ne plus avoir envie de me prendre du jour au lendemain. » Quand tu choisis les périodes de trou entre deux rôles, tout va bien, mais quand tu les subis c’est très dur. Je me suis donc mis à écrire, puis très vite à produire. Je me suis lancé dans des projets dans lesquels je ne figurais pas physiquement mais que j’avais développés pour d’autres. J’ai pris le goût à ça. J’ai produit des programmes courts, des séries, des programmes unitaires, etc. C’est donc à la fois le désir d’écrire et la peur qu’on ne veuille plus de moi qui m’ont poussé à me lancer dans la production. Et puis au moins, quand je serai vieux, que je n’aurai plus de mémoire et que plus personne ne voudra de moi, j’aurai toujours le plaisir d’écrire avec ma main tremblante, pour les autres ! MH