Pierre Wiehn, l'homme de l'onde

Responsable de l'information de la RTF en Algérie avant l'Indépendance, présentateur, producteur puis directeur à France Inter, chargé des programmes d’Antenne 2, conseiller pour TF1, membre du CSA... Sa carrière fait écho à l’histoire de l’audiovisuel français, pourtant Pierre Wiehn reste un homme discret. À 83 ans, il a toute une vie de médias à raconter.

Vous avez étudié le droit avant de vous orienter vers le journalisme. Comment cette transition s’est-elle faite ?

Il faut remonter à 1954, l’année de Diên Biên Phu, le début de la guerre d’Algérie. J’avais 20 ans et la période était agitée. J’étais membre de l’Association générale des étudiants de Bordeaux, qui rassemblait toutes les filières, donc des sensibilités différentes. Avec mes camarades, nous voulions participer à notre manière : en créant un journal. Mais on ne savait pas du tout comment s’y prendre ! Nous connaissions la radio Paris vous parle, dirigée par Pierre Desgraupes, une façon très novatrice de faire de l'info… Ses journalistes furent en effet parmi les premiers à supprimer les speakers, à dialoguer entre eux à l'antenne et à interrompre les programmes selon l’actualité. C’est banal aujourd’hui mais c’était extraordinaire à l’époque. Nous avions fait une quête pour me payer le billet pour Paris et je me rappelle avoir dormi dans un wagon de chemin de fer, car nous n’avions pas assez pour aller à l’hôtel ! C’était formidable, la radio, parce qu’à l’époque vous pouviez arriver comme ça, sans prévenir, et on vous accueillait ! 

La radio a toujours été votre média privilégié… Pourquoi ? 

À l’ère d’Internet, la plupart des journaux sont souvent dépassés par l’instantanéité de l’info. À l’époque, la radio avait ce rôle. Celui d’être en avance sur la presse écrite. Cette manière de réagir me plaisait. C’était vivant et plus sensuel. La relation qui existe entre un spectateur et son média est particulière : quand vous regardez la télé, vous êtes devant un spectacle, il y a un détachement. On va essayer de vous faire rire ou pleurer, mais il n’y a pas de  partage. En radio, le lien est plus intime car l’auditeur est presque dans la même pièce que vous, au bout de la table. 

Durant votre longue période à France Inter, vous avez été l’un des premiers à réclamer et à considérer les résultats des enquêtes d’opinion… 

Nous avions besoin de cet outil car il permettait de savoir plusieurs choses de façon très précise : à qui l’on s’adresse ? Combien sont-ils ? Quelles sont leurs attentes ? Il faut prendre en compte le désir ou l’inquiétude, il n’y a rien de plus humain. Connaître l’implantation géographique, la classe sociale, l’âge ou le sexe de notre public a été très important. On nous a donné des moyens de connaissance qui nous ont permis de prendre des décisions. Il s’agit ensuite de les utiliser à bon escient. Le but est le partage, la communication, quand vous faites de la radio il faut qu’on vous écoute ! 

Vous avez joué un rôle précurseur pour la place des femmes à l’antenne, ce qui était peu commun à l’époque… 

Oui j’étais dans le mouvement ! Rappelons qu’après la Grande guerre, les femmes allemandes ont eu le droit de vote, les Turques l’avaient eu encore avant et les Françaises ont dû attendre 1945, ça prouve que quelque chose n’allait pas ! Les femmes étaient presque absentes à l’antenne mais majoritaires à l’écoute. Nous avons essayé de faire en sorte que l’offre corresponde à la réalité. Il ne faut pas oublier que les médias sont faits pour partager, c’est un outil qui décode le monde. Je savais qu’Ève Ruggieri ou Françoise Dolto (à l’antenne de France Inter dans les années 1970) toucheraient beaucoup de monde. Pour Françoise Dolto, il a d’ailleurs fallu insister car elle ne voulait pas. Elle avait le langage de sa génération et un esprit vif. La nuit, Macha Béranger avait une voix de velours et de lumière… pas celle du jour mais celle dont on a besoin le soir pour lire un bon bouquin.

Quel lien entretenez-vous avec Meudon ? 

C’est en me baladant que j’ai découvert Meudon. Je me souviens d’avoir monté le chemin menant au site du château et j’ai tout de suite demandé à mon épouse que l’on s’y installe. J’aime ce sentiment de pouvoir à la fois m’agiter à la Capitale et dormir à la campagne (sourires), cette concentration de la France rurale et citadine. Et il y a pas mal de gens qui ont des choses à dire à Meudon. En 1870, les Prussiens ont bombardé Paris depuis la terrasse de l’Observatoire. J’y pense souvent lorsque je m’y promène. Historiquement, culturellement et scientifiquement, Meudon ce n’est pas rien quand même ! CR